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Baril à 50$ : du chanvre pour compenser le peak oil

Avec un baril au dessus de 50$, le spectre de la raréfaction du pétrole plane sur l’économie mondiale. Comme à chaque crise, on a des idées. Utiliser pur ou mélanger du diester au gazole ou de l’éthanol à l’essence retarde l’échéance et utilise les excédents agricoles. Les trop rares entreprises de ce nouveau secteur utilisent du colza, du soja, de la patate ou de la betterave. Le chanvre est encore une fois le grand oublié. On préfère valoriser l’agriculture industrielle plutôt que de développer une filière énergétique autour du chanvre, une plante fibreuse et oléagineuse parmi les plus polyvalentes et les plus productives en agriculture biologique.

Les média attribuent cette flambée des cours à la guerre en Irak et des analystes rassurants se succèdent pour affirmer que la courbe de production globale de pétrole (courbe de Hubbert) ne culminera pas avant 2020. Pourtant, un groupe d’experts et d’universitaires rassemblés au sein de l’ASPO, "Association for the study of peak oil", affirme que les réserves de pétrole seraient surévaluées, 50 % des réserves du Moyen-Orient seraient "douteuses". Le "peak oil" correspond au moment où la production mondiale va sensiblement diminuer provoquant une hausse constante du prix du baril.

M. K. Hubbert, géophysicien de la société Shell, publia en 1956 un article où il prédisait le pic de la courbe de production américaine et son déclin entre 1965 et 1970. Effectivement, la courbe commença à décliner rapidement à partir de 1970. L’ASPO applique cette théorie aux réserves mondiales et prédit le déclin pour cette décennie, certains membres pensent même que nous avons déjà franchit le pic. Il est donc urgent de promouvoir et de développer des solutions alternatives. Le Dr Colin Campbell, fondateur de l’Aspo, déclare : "Le peak oil, ce n’est pas la fin du pétrole. C’est la fin du pétrole conventionnel pas cher. Mais la nuance ne change pas grand-chose : les conséquences économiques n’en sont pas moins redoutables". Nous n’avons pas de futur tant que les Occidentaux consommeront chaque semaine leur poids en pétrole, surtout si les Chinois et les Indiens s’alignent sur notre voracité.

Avec le retour du choc pétrolier, les carburants verts sont à nouveau à l’honneur. Suite au protocole de Kyoto, une directive européenne impose d’intégrer 2% d’éthanol dans les essences et 2% d’ester d’huile végétale (Diester) dans le gazole d’ici fin 2005 puis 5,75% de carburants verts en 2010. Le quotidien français Libération du 23/08/2004 consacrait un article sur la question qui annonçait : "Avec un baril de brut qui flirte avec les 50 dollars (qui va doper l’inflation et risque d’entamer la croissance), le biocarburant remet les gaz. Motif : "45 dollars, c’est justement le point d’équilibre où l’éthanol et l’ester d’huile végétale reviennent au même prix que le pétrole", assure Michelle Papallardo, présidente de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe). L’Agence internationale de l’énergie, qui représente les pays industriels, a ensuite appelé les pays riches à accélérer le développement des biocarburants".

De nombreux secteurs économiques peuvent substituer les matières premières fossiles par des matières premières végétales renouvelables. Déjà au début du siècle dernier, des grands noms de la révolution industrielle comme Henry Ford ou Rudolf Diesel privilégiaient ces filières face aux métaux et au pétrole et ses dérivés. Ford réalisa une voiture en matériel composite à base de farine de soja et de fibres de chanvre. Il abandonna ce projet sans motif officiel. Diesel inventa un moteur à huile végétale qui tournait au chanvre et à l’arachide, le gazole arrivera bien plus tard. Entre 1911 et 1912 il déclara "Le moteur diesel peut être alimenté avec des huiles végétales et aiderait considérablement dans le développement des pays qui l’utiliseraient" et prédit que "L’utilisation d’huiles végétales pour les moteurs peut maintenant sembler insignifiante. Mais ces huiles deviendront bientôt aussi importantes que le pétrole et le goudron de charbon".

L’inventeur prescrivait l’utilisation directe de l’huile végétale mais les gouvernements les industriels privilégièrent des filières industrielles même pour les énergies alternatives comme le biodiesel. Cette industrialisation crée des emplois mais elle maintien une logique productiviste notamment dans le choix des matières premières et des filières d’approvisionnement. On peut craindre que l’industrie pétrochimique et la grande distribution n’investissent dans ces structures en serrant les marges au maximum. Car l’affaire est rentable. Il faut 100 kg de méthanol pour transestérifier une tonne d’huile végétale en présence d’un catalyseur alcalin. On obtient alors une tonne de diester et 100 kg de glycérine réutilisable dans l’industrie chimique. Le tourteau, sous-produit de l’extraction de l’huile constitue une source de protéines végétales pour l’alimentation du bétail. Cette filière constituerait déjà une bonne valorisation du chènevis (graines de chanvre) mais les exploitants agricoles et bien d’autres entrepreneurs et même les particuliers doivent aussi pouvoir produire eux-mêmes leur énergie.

Pour l’immense majorité des engins agricoles et industriels à moteur diesel mais aussi pour les véhicules individuels, il est possible d’utiliser du diesel naturel, une huile végétale filtrée, sans modification du moteur en saison estivale et sous réserve de certaines modifications mineures en saison hivernale, par exemple avec le système suisse du Biodrive. Une étude, menée par Martin Meyer de la Haute Ecole Suisse d’Agronomie de Zollikofen, démontre le potentiel du diesel naturel, tout en appelant à une intensification des recherches sur les modifications des moteurs, sur la filtration des particules émises et la pureté des huiles. Et tant qu’à modifier nos habitudes et nos engins, pourquoi ne pas essayer d’adapter un système pantone qui en générant de l’hydrogène à partir d’eau fait économiser de 20% à 85% de carburant. Ces systèmes ont déjà été adaptés avec succès sur des machines-outils, des tracteurs, des minibus, des voitures, des groupes électrogènes.

Le développement de cette filière serait boosté par une politique volontariste et l’adoption d’une mesure fiscale incitative comme chez nos voisins. Le législateur allemand a clarifié les choses en 2003 en libérant, jusqu‘en décembre 2008, les carburants bio tels que l’huile végétale de la taxe sur les carburants minéraux. L’Allemagne qui dispose de 25 fois plus de surfaces agricoles que la Suisse produit 500 fois plus de biodiesel. Dans une déclaration récente, JP Raffarin annonçait : "La France va tripler la production de biocarburants". Et passer de 450 000 tonnes par an à 1,25 million. Bercy reste réticent à la détaxe car cette mesure pourrait réduire les rentrées fiscales de 180 millions d’euros chaque année. Un agriculteur utilisant des huiles a reçu un avis de taxation sur le pétrole. Il conteste devant le tribunal cette interprétation de la loi, estimant ne rien avoir à payer. La Suède a anticiper la directive européenne est se situe déjà autour des 5%, les nouveaux pays européens de l’Est souhaitent disposer d’aides communautaires pour satisfaire rapidement à ces critères.

Et la Suisse ? Pour l’instant, seuls quelques pionniers roulent au diesel naturel, de l’huile d’arachide, de colza et de tournesol. La production artisanale d’huile de chanvre la rend trop coûteuse. Pourtant, Chanvre-Info a fait tourner le tracteur du champ expérimental pendant l’Expo-Chanvre 02 à l’huile de chènevis maison.

Il n’existe que deux sociétés de diester. La coopérative Eco Energie à Etoy (VD) produit 2,2 millions de litres par an de biodiesel avec du colza. L’entreprise genevoise Biocarb fabrique 1,5 million de litres de biodiesel en recyclant les huiles végétales récupérées notamment dans les restaurants. D’après les fondateurs de cette jeune entreprise, "En Suisse, on pourrait recycler 6 à 10 millions de litres par année". Il existe enfin un projet d’Alcosuisse qui voudrait créer une usine à Delémont pour distiller les surplus de Swisspatat refusés pour l’alimentation humaine, soit un cinquième de la production annuelle. D’après un numéro spécial "La fin du pétrole, sommes nous prêts ?" de l’Hebdo du 16/09/04, "Aujourd’hui seul Flamol (huit pompes en région bernoise) et Migrol distribuent du biocarburant en Suisse. Le Greenlife plus, vendus dans certaines stations Migrol, contient 5% de biodiesel. Mais Migrol utilise une huile de colza importée d’Allemagne, car la production suisse n’est pas suffisante". Même chose pour l’éthanol qui coûte environ 1 franc 40 au litre à produire localement. Alcosuisse compte en importer du Brésil, d’Afrique du Sud et du Pakistan pour obtenir 85 centimes au litre.

Un rapport interne des Offices fédéraux de l’environnement (OFEFP), de l’énergie (OFEN) et de l’Agriculture (OFAG) propose de défiscaliser la part de bioéthanol utilisé dans le pétrole vert à partir de 2007. Le gouvernement fédéral mise donc sur l’additif d’éthanol pour rendre l’essence moins polluante et pousse peu le diesel végétal. En fait, les deux politiques doivent être menées de front, avec un solide budget de recherche et d’information en direction des professionnels et du grand public. Une politique qui n’oublie pas le chanvre.

Les paysans suisses doivent pouvoir cultiver, récolter, manufacturer et utiliser du diesel naturel, obtenu à partir de variétés de chanvre productives en chènevis très oléagineux comme les variétés turques. Avec environ 1000 litres d’huile à l’hectare, le chanvre supporte la comparaison des 1100 litres du colza, les OGM et la culture productiviste chimique en moins. Nos paysans pourront ainsi produire leur carburant mais aussi fournir à la Confédération, surtout à l’armée, une réserve stratégique insensible aux tensions dans des pays lointains instables, sans un coût écologique et financier exorbitant pour l’importation. Les coopératives chanvrières pourraient assurer la collectivisation des engins de récolte et de transformation et compléter les stocks pour fournir les particuliers et les raffineurs de diester la production de pays voisins. La Hongrie, La Roumanie, la Pologne ou l’Ukraine ont gardé une tradition chanvrière et disposent des surfaces nécessaires et d’une main d’oeuvre à bas prix. Par contre, ces pays ne disposent pas de l’infrastructure de recherche et développement nécessaire pour établir cette filière. Le chanvre est trop résistant pour les machines conventionnelles, il faut les adapter.

Chanvre-Info se tient à la disposition de l’OFEFP, l’OFEN et L’OFAG et de tous les investisseurs pour développer le projet du chanvre qui compense le peak oil.

Laurent Appel
Article modifié le jeudi 16 décembre 2004 16:55, Date de parution mardi 9 novembre 2004 14:23

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