Dans la course aux interdits, Noël et l’An neuf sont déjà en sursis
L’invité du Matin Dimanche Pascal Broulis lance le débat
« Merci de ne pas donner la vie car elle présente un risque fatal ! » Au rythme où vont les choses, il n’est plus absurde d’imaginer une telle mise en garde. Certes, elle programme la fin de notre société, mais que pèse cela face à l’aboutissement de l’idéal sécuritaire ? La vie morte, vertigineux non-sens.
18.12.2010
« Merci de ne pas donner la vie car elle présente un risque fatal ! » Au rythme où vont les choses, il n’est plus absurde d’imaginer une telle mise en garde. Certes, elle programme la fin de notre société, mais que pèse cela face à l’aboutissement de l’idéal sécuritaire ? La vie morte, vertigineux non-sens.
Grotesque ? Vraiment ? De la cigarette au volant aux jeux vidéo violents, des 4x4 à la consommation de viande, des descentes dans la poudreuse aux minarets, en passant par les moins de seize ans dans les rues après 20 h, le fusil militaire à la cave, les moteurs à explosion en ville, le voile dans les classes, les chants de Noël dans les classes, les chiens sans laisse, les chiens en laisse mais avec des dents, les distributeurs de boissons sucrées, les crucifix dans les lieux publics… il n’est de jour où ne résonne l’appel à une nouvelle interdiction.
Parallèlement et à la même allure, on ne voit progresser que les obligations : des sièges pour préadolescents dans les voitures, des détecteurs de mouvement le long des piscines, des doctorats pour enseigner l’alphabet, de la fréquentation de l’école dès la sortie du berceau, de l’affichage de tous les risques imaginables et au-delà – « Ne mettez pas votre chien dans un four micro-onde ». On en oublie, y compris quelques recommandations comme celle de surveiller son voisin quand il fait chaud, lorsqu’il fait froid, quand il y a du bruit, s’il n’y en a pas.
Avec tout ce qu’ils ont de gras, de sucré, de religieux, d’alcoolisé et… de réjouissant, Noël et l’An neuf sont déjà en sursis. C’est une course éperdue, collective, irréfléchie. C’est la ruée des lemmings vers la falaise, le suicide de ceux qui croient se sauver. C’est surtout une fuite devant nos responsabilités. Et cet abandon sans combat, ce renoncement résigné, est sans doute ce qui m’étonne et me navre le plus. Nous devons retrouver le sens des responsabilités et le valoriser. Nous devons nous remettre à grandir. C’est la seule alternative à l’infantilisation croissante des individus, que traduit l’actuelle surenchère des prohibitions.
Et c’est une nécessité politique. Je crois profondément qu’on ne peut à la fois se réclamer de la démocratie, de la libre expression et du libre arbitre qu’elle suppose, et penser qu’on la réalise en corsetant toujours plus les comportements. C’est contradictoire. C’est un équilibre que l’on rompt, une invitation à l’atomisation sociale. Elle se manifeste déjà. La multiplication des exigences groupusculaires d’ériger en dogmes leurs tabous personnels en témoigne.
L’Etat n’a pas vocation de tout contrôler. Il ne le peut pas, et surtout il ne le doit pas. Il est dans son rôle lorsqu’il fixe le plus largement possible le cadre du « vivre-ensemble » que je tiens personnellement pour constitutif de nos démocraties, mais il n’est pas le dépositaire de l’envie de vivre ensemble. Celle-ci n’existe que tant qu’elle continue à être portée et manifestée, une fois encore en toute responsabilité, par chaque citoyen. Qu’elle fasse défaut et la porte est ouverte au totalitarisme. Là, oui, c’est l’Etat qui s’arroge le droit de modeler les attitudes, de policer les pensées, d’écarter et de rééduquer les « déviants ». En avons-nous vraiment envie ?
Pour ma part je réponds non. Je ne veux pas d’un monde où la contrainte remplace le danger, où l’incertitude s’échange contre l’ennui. Je crois que la spirale normative doit s’arrêter, qu’il faut faire repartir le balancier en sens inverse, qu’il vaut mieux promouvoir les libertés que les restreindre. Ce sera mon vœu pour 2011… et au-delà.
Pascal Broulis Conseiller d’Etat vaudois










