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De champ - en chanvre suisse

Alpes Magazine - Octobre 2004

Le chanvre, bien que méconnu et suspect aujourd’hui, fait partie de notre culture alpine. Ancestral, il est à nouveau exploité par des passionnés. En suisse romande, dans la région des Trois-Lacs, Chanvre-Info cultive cette plante à la fois écologique et alternative.

L’entreprise Chanvre-Info s’est installée, depuis 1997, sur la commune de Morat, face au mont Vully. Du haut de ces 222 mètres, cette petite montagne offre, par beau temps, un point de vue imprenable sur la chaîne des Alpes, ainsi que sur les lacs et les champs fertiles qui l’entourent. A ses pieds, Chanvre-Info emploie 20 personnes mais, chaque année en septembre, pour la récolte, ses effectifs doublent. Ici, mieux vaut être grand pour atteindre les fleurs que les plantes pointent vers le soleil. "Récoltez ce qui est mûr, le reste attendra !" s’exclame André Fürst, directeur de cette exploitation pilote. Les sécateurs s’activent. Sur le tracteur, les cagettes odorantes s’empilent. "Encore deux allées !", encourage ce "guérillero" du chanvre, rangers aux pieds, en treillis et bonnet noir, la pipe vissée sous ses longues moustaches. Plus tard, il expliquera : "La pluie a été annoncée pour demain. Il fallait sauver les inflorescences prêtes, sinon elles risquaient de moisir". Plastique, billets de banque, papier, bougies, matériaux de construction, carburant, médicaments, aliments, vêtements, cordages et cosmétiques sont à base de chanvre. "Que l’on puisse fumer cette plante est, finalement, secondaire au vu de ses nombreuses autres applications. Notre but est de démontrer à quel point le chanvre est écologique et tous les usages que l’on peut en faire", précise André Fürst. Fleurs, tiges, graines, racines... dans le chanvre tout est bon ! Depuis des millénaires, la plante à sept feuilles accompagne l’Humanité. Les premières traces écrites évoquant le chanvre remontent à 5.000 ans. La première bible, publiée par Gutenberg en 1455, et la Déclaration d’indépendance des Etats-Unis ont été imprimées sur du papier chanvre. Ce n’est qu’au XXe siècle que la plante est devenue suspecte, voire subversive.

Dans les Alpes, jusqu’aux années 50, le chanvre servait à la confection de cordes, vêtements, dentelles et sacs. Il a même été utilisé dans la fabrication des premiers baudriers. Les expéditions himalayennes, initiées à la fin du XIXe siècle, en faisaient également usage. L’alpiniste devait en surveiller l’odeur, la couleur et l’aspect car ces cordes végétales étaient putrescibles. Elles présentaient aussi l’inconvénient de se gorger d’eau et de durcir avec le froid, se transformant en véritables câbles, impossibles à manipuler. La corde de chanvre a régné pratiquement sans rivale depuis la naissance de l’alpinisme jusqu’à l’apparition des cordes en fibres synthétiques. Ces matières, plus robustes et élastiques comme le Nylon breveté en 1938, ont peu à peu supplanté le chanvre.
De plus, les lois interdisant de fumer du cannabis ont renforcé la désaffection des pays occidentaux pour cette culture traditionnelle. Jusque dans les années 90, les agriculteurs, juristes et médecins croyaient que sa culture et son utilisation étaient interdites en Suisse. C’est en 1993 qu’un agriculteur helvétique décide de relancer la culture du chanvre. En 2003, la Suisse comptait près de 600 hectares cultivés, générant 20.000 emplois pour un marché estimé par l’Office Fédéral de la santé publique à 550.000 euros par an.

Le chanvre n’est pas seulement utilisé par des unités artisanales inconnues du grand public. Des marques comme Lafuma, Patagonia ou le couturier Armani commercialisent des lignes de vêtements en chanvre. Les fibres servent aussi à fabriquer des matériaux de construction et d’isolation. Chanvre-Info, qui confectionne sa propre ligne de vêtements, produit également de l’huile servant à fabriquer des cosmétiques, du savon, du shampooing, de l’huile de massage... ainsi que le carburant nécessaire au moteur diesel de ses tracteurs. L’entreprise exporte également vers l’Allemagne, pour l’industrie pharmaceutique. Depuis que le Parlement européen a voté une directive qui impose un taux de recyclage minimum pour les automobiles de 80% en 2006 et 85% en 2015, la plasturgie apparaît comme un débouché prometteur. Ainsi, les nouvelles Mercedes et BMW contiennent jusqu’à 20 kg de fibres de chanvre. "Récemment, on m’a commandé 10.000 tonnes de fibres, j’ai dû refuser. Ce marché était trop important, nous n’avons pas la superficie nécessaire", ajoute André Fürst en tirant sur ses bacchantes.

En droit suisse, le chanvre, qui désigne seulement les extrémités florales de la plante, ne tombe sous le coup de la loi helvétique que si on en extrait des "stupéfiants" (résine), selon l’article 8 de la loi fédérale. C’est pourquoi les acheteurs de fleurs de chanvre s’engagent, par la signature d’un formulaire, "à ne pas produire de stupéfiants". Quelles que soient les issues du débat sur le sujet polémique de la dépénalisation, les chanvriers peuvent poursuivre leur culture et leur commerce dans la plus stricte légalité, loin des idées reçues.

Guillaume Plisson
Article modifié le vendredi 8 octobre 2004 12:15, Date de parution vendredi 8 octobre 2004 12:13

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