Drogues : les Etats-Unis veulent imposer le tout répressif à l’Onu
Par Arnaud AUBRON lundi 07 février 2005 (Liberation.fr - 16:18)
voilà une lettre qui en dit long sur les relations entre Washington et l’Onu. Et qui ne manquera pas d’éclairer sur la manière dont est conduite la politique internationale des drogues à un mois de la réunion annuelle de la Commission des stupéfiants de l’Onu, le « parlement » chargé de fixer les règles internationales en matière de narcotiques. Le 10 novembre 2004, Antonio Maria Costa, directeur exécutif de l’Organe des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), rencontrait Robert Charles, sous-secrétaire d’Etat américain en charge des questions de drogues. Objet de la discussion : la politique de réduction des risques. Un sujet qui fâche à Washington, où l’on refuse toujours d’entendre parler d’échanges de seringues ou de produits de substitution et où l’on reproche de plus en plus à l’Onu de faire la promotion de ce type de mesures de santé publique en s’éloignant de la stricte « guerre à la drogue » américaine. Principaux donateurs de l’ONUDC, les Etats-Unis entendent bien que l’office ne s’éloigne pas de la ligne officielle établie à Washington. Ce que, selon plusieurs proches du dossier, Charles était venu rappeler en termes fort peu diplomatiques à Costa, allant jusqu’à le menacer de lui couper les vivres.
L’affaire serait probablement restée secrète si, le lendemain, Costa ne s’était fendu d’une missive signifiant à son interlocuteur américain son intention de rentrer dans le rang.Lettre (en PDF) dont la publication, le mois dernier par différentes ONG, a fait l’effet d’une bombe. « Cher Bobby », entame Costa, à la main, barrant d’un trait le plus solennel « Cher Mr Charles » initial. « En ce qui concerne la réduction des risques, je partage votre inquiétude. Sous l’apparence de réduction des risques, des gens œuvrent, de mauvaise foi, à affaiblir la lutte mondiale antidrogue. (...) En conséquence, et conformément à nos discussions, nous allons revoir toutes nos déclarations et nous montrer plus vigilants dans le futur. » Histoire de prouver son total dévouement, le haut responsable onusien poursuit dans cette voie, condamnant les programmes de distribution d’héroïne aux toxicomanes et les salles d’injection comme « contraires aux traités internationaux ». Seul l’échange de seringues semble pouvoir faire l’objet d’un débat, mais « en aucun cas, l’ONUDC ne [le] cautionne comme solution au problème d’abus de drogues et ne soutient les déclarations publiques défendant ces pratiques. »
Pourtant, rappelle le chercheur néerlandais Martin Jelsma, du Transnational Institute, l’ONUDC semblait, depuis un an, avoir sensiblement évolué sur la question, allant jusqu’à soutenir la mise en place de programmes incluant de telles mesures au Brésil, en Birmanie et en Thaïlande. Et de rappeler qu’en février 2004, dans un document officiel adressé à la Commission des stupéfiants, Costa lui-même expliquait : « Des programmes efficaces (pour lutter contre le sida, ndlr) incluent une large variété de mesures, allant du traitement de la dépendance, aux traitements de substitution en passant par la fourniture aux usagers d’informations sur la réduction des risques, la fourniture de seringues propres, de préservatifs... » Position réaffirmée par le même Costa devant la conférence internationale sur le sida à Bangkok, en juillet 2004. De même, sollicités en 2002, les services juridiques de l’ONUDC affirmaient dans un document resté confidentiel que, contrairement à ce qu’affirme Costa dans sa lettre à Charles, les salles d’injection et la fourniture d’héroïne ne sont pas nécessairement contraires aux traités internationaux. Enfin, la lettre de Costa place l’Onu dans une inconfortable position de schizophrénie, les mesures de réduction des risques faisant aujourd’hui partie intégrante des stratégies défendues par l’Onusida.
Pour beaucoup d’observateurs, cette lettre sonne donc comme l’ultime aveu d’allégeance de l’ONUDC envers les Etats-Unis. Pour l’ONG antiprohibitionniste européenne Encod, « en cédant aux pressions américaines sur la réduction des risques, l’ONUDC montre qu’il n’est pas capable de défendre l’intérêt des citoyens (...) Il se montre plus à l’écoute des pressions financières et politiques que des vérités scientifiques ». Pour le Britannique Tony White, ancien haut-responsable de l’ONUDC : « En devenant les principaux bailleurs de fonds de l’ONUDC et en conditionnant ce financement à une stricte adhésion à leur propre politique, dogmatique et vouée à l’échec, les Etats-Unis tentent de mettre un terme aux expériences de réductions des risques et de forcer l’ONUDC à imposer au reste du monde la politique américaine. Il est très perturbant que M. Costa se soit si docilement soumis à cette intimidation et il est impératif que la Commission des stupéfiants de l’ONU lui demande des comptes à ce sujet le mois prochain. »
A Vienne, siège de l’ONUDC, on tente de minimiser l’affaire, en parlant d’une simple « clarification du mandat de l’ONUDC à destination d’un Etat membre ». Et de nier tout changement de direction politique : « Nous ne sommes pas un organisme de santé publique (...). L’ONUDC soutient les mesures prophylactiques contre le VIH/sida lorsque ces mesures vont dans le sens de ses objectifs officiels (contrôler l’offre de drogues, faire baisser la demande et réduire l’abus). » Et comme pour dissiper une certaine gêne : « M. Costa et les hommes et femmes qui travaillent à l’ONUDC ne sont pas forcément personnellement opposés à des initiatives qui permettent de lutter contre la propagation d’une maladie mortelle ; mais, en tant qu’employés de l’ONUDC, notre travail est de s’assurer que les projets soutenus par l’office vont dans le sens de la réalisation de ses mandats. » Comme pour calmer la polémique qui commence à peine à enfler, l’office a souhaité mettre en ligne la fameuse lettre sur son propre site (http://www.unodc.org/unodc/letter_1...). Lapsus révélateur, la seconde moitié de la lettre, celle concernant la réduction des risques, y a été oubliée. Une « erreur technique qui sera bientôt réparée »...











