L’exportation de la lutte antidrogue
« Il existe une pression énorme de la part des États-Unis, qui va au-delà de la question des drogues, qui relève d’idéologies politiques qu’on impose au Canada » (et d’autres)
Washington voit dans l’internationalisation de ses politiques relatives à la drogue une manière de gagner la lutte contre cette dernière. Mais pour les participants au Symposium contre la répression des drogues qui a eu lieu le 8 mai à l’hôtel Mariott-Château Champlain, cette stratégie frôlant l’ingérence a des effets néfastes.

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La Grande Époque jeudi 18 mai 2006 Catherine Leroux
Le symposium s’est organisé en réaction à la tenue du congrès annuel international de la Drug Enforcement Administration (DEA) à Montréal, du 8 au 11 mai. Selon les porte-parole de la DEA, le congrès est l’occasion de solidifier la collaboration internationale dans la lutte contre la drogue. Mais pour ses détracteurs, dont les policiers, juges, politiciens et chercheurs présents au symposium du 8 mai, les politiques défendues par la DEA sont inefficaces et la promotion qu’en fait le gouvernement américain à l’étranger risque d’exporter les problèmes associés à la célèbre war on drugs (guerre aux drogues).
La DEA, créée en 1973, est l’agence qui applique les lois et concrétise les politiques de lutte contre la drogue élaborées à la Maison-Blanche. Prenant ses ordres directement de Washington, elle possède plus de 200 bureaux, dont 86 à l’étranger. Le Canada est lui-même l’hôte de l’un de ces centres, situé à Ottawa. Selon Rogine Waite, porte-parole de la DEA à Washington, la présence de bureaux à l’étranger n’est pas imposée, mais relève plutôt d’un processus de collaboration et permet de contrer plus efficacement le trafic de drogue.
Cependant, les avis sont partagés quant à l’efficacité du travail de la DEA. L’organisation Law Enforcement Against Prohibition (LEAP), regroupant des représentants des forces de l’ordre des États-Unis et du Canada, s’oppose depuis 2002 à la poursuite de la guerre à la drogue. Ancien agent du FBI et porte-parole pour LEAP, Jerry Cameron s’est adressé aux Canadiens : « N’écoutez pas les États-Unis. Ils essaient de vous dicter vos politiques relatives à la drogue. S’ils avaient du succès dans leur lutte, cela aurait du sens. Mais la guerre à la drogue livrée par mon gouvernement est un échec. » La stratégie, consistant selon lui à dépenser toujours plus d’argent et à arrêter toujours plus de gens, a des effets aussi dévastateurs que les substances illicites elles-mêmes.
La plupart des participants au symposium ont tenu un discours similaire. Les arguments des anti-prohibitionnistes tournent autour d’un constat : la stratégie de la DEA n’a contribué à réduire ni la culture, ni le commerce, ni la consommation de drogue. « La seule entité qui a bénéficié de la guerre à la drogue est le marché clandestin de la drogue », affirme Jerry Paradis, juge retraité de la Cour provinciale de la Colombie-Britannique. Sanho Tree, directeur du projet d’étude des politiques en matière de drogues à l’Institute for Policy Studies de Washington, appuie cette idée : « Plus nous arrêtons de trafiquants, plus nous participons, par une sorte de sélection naturelle, à la génération de super-trafiquants dont les réseaux se solidifient toujours plus. »
Les opposants à la DEA proposent plutôt des politiques de tolérance allant jusqu’à la légalisation des drogues. Selon M. Tree, une telle mesure permettrait de gagner un plus grand contrôle sur la situation qui serait gérée par des experts au service de l’État en non plus des criminels. Pour l’avocat Kirk Tousaw et la députée fédérale Libby Davies, la décriminalisation sortirait les consommateurs de la marginalité, rendrait plus facile les interventions des professionnels de la santé et désengorgerait le système de justice.
Les tenants de la guerre à la drogue ne partagent pas un tel optimisme. John P. Walters, directeur de l’Office of National Drug-Control Policy, soutient dans son article Don’t legalize drugs que la légalité des drogues en augmenterait la demande et accroîtrait les problèmes de santé publique. Une gestion étatique de la drogue lui apparaît irréaliste et difficile à concrétiser. Il note aussi des problèmes éthiques associés à la légalisation qui enverrait selon lui le message que la consommation de drogue est acceptable et approuvée par l’État. Il prône donc le maintien de la politique de « tolérance zéro ». Pour cela, la collaboration des pays d’où proviennent ou transitent les drogues est essentielle.
Les participants au symposium s’inquiètent que les États-Unis cherchent à imposer au monde leur stratégie anti-drogue. Selon Dénes Balazs, secrétaire général de la Ligue hongroise des droits et libertés, l’Office of Drugs and Crime de l’ONU est l’organe central de ce processus. À son avis, ce sont les États-Unis qui dictent à cette branche de l’ONU ses orientations, une manière indirecte de s’assurer que le monde entier adopte les mêmes tactiques de répression.
La professeure et analyste de la Fondation canadienne pour une politique sur les drogues, Diane Riley, abonde en ce sens : « Les États-Unis ont la mainmise sur les politiques en matière de drogues de l’ONU. Ils tiennent le gros bout du bâton, notamment par leur capacité de financer les projets. »
Ce contrôle prend, selon certains, ses racines à un niveau idéologique. « Il existe une pression énorme de la part des États-Unis, qui va au-delà de la question des drogues, qui relève d’idéologies politiques qu’on impose au Canada », affirme Libby Davis, députée néo-démocrate de Vancouver-Est. Kirk Tousaw est du même avis : « Dans le cas des États-Unis, on parle de l’exportation active et parfois agressive des politiques anti-drogue et de l’idéologie qui se tient derrière. » Les principes de loi et d’ordre guideraient les politiques américaines qui sont évidemment irréconciliables avec toute idée relevant de la légalisation.
Pour Diane Riley, le cas des heroin trials en Australie en dit long sur l’influence des États-Unis. Ce programme visant à briser la dépendance à l’héroïne par l’administration de doses contrôlées avait suscité l’inquiétude de Washington par le statut licite qu’il conférait à l’héroïne. Cédant à la menace américaine de rompre des ententes commerciales avec lui, le gouvernement australien a interrompu le programme. Kirk Tousaw relève quant à lui le cas de Marc Emery. Ce canadien vendait des graines de cannabis sur Internet, une pratique tolérée au Canada, mais pas au sud de la frontière. En 2005, la DEA a exigé de la police de la Colombie-Britannique qu’elle arrête Emery qui risque à présent l’extradition et la prison à vie. M. Tousaw voit dans cet incident un exemple d’ingérence américaine. Pour Washington, résument les conférenciers, l’interdépendance entre les pays, tant au niveau de la coopération internationale que du trafic clandestin, paraît mettre en échec la guerre à la drogue livrée par la DEA.
Quelle réponse la DEA oppose-t-elle à ces critiques ? Les personnes contactées ont assuré que toute collaboration entre les États-Unis et d’autres nations relevait d’une volonté mutuelle d’entraide dans le combat contre la drogue. Du côté canadien, les autorités concernées semblent se féliciter des partenariats établis avec des organismes étrangers, dont la DEA et le FBI. Le site Internet de la Gendarmerie royale du Canada présente ces ententes comme des atouts dans la lutte contre la drogue, d’où l’importance d’un congrès international. Au sujet de sa tenue à Montréal, Mme Waite, du bureau des affaires publiques de la DEA, précise que c’est tout naturel puisqu’il s’agit d’une réunion qui se déplace à chaque année. Le congrès, qui en est à sa 24e édition, a effectivement toujours changé de ville depuis sa création en 1983. Le Canada en est l’hôte pour la première fois cette année, et ce sera la deuxième fois qu’il n’aura pas lieu en Amérique du Sud.












