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Les effets pervers de la répression

Les nombreuses opérations de police menées dans les grandes villes ont repoussé les revendeurs de drogues dans les petites cités périphériques. La police n’a pas assez d’effectifs pour surveiller ces mini Letten. Les intervenants en prévention et en réduction des risques ont du mal à intervenir efficacement sur des scènes éclatées. Les nuisances sont plus visibles dans de petites communes, elles sont donc moins supportées par la population. La répression disperse le deal de rue sans le faire diminuer. La petite criminalité ne se traite pas avec de la politique spectacle.

Dans un article du 13.09.05, la Tribune de Genève, Chantal Savioz titre : La criminalité de rue transforme les petites cités en « zones de non-droit » puis n’aborde presque que le cas de Bienne sous l’angle de l’héroïne, des salons de massage et des magasins du chanvre. Etrange rapprochement, le constat de départ correspond bien à la situation de Bex, Kerzers ou Yverdon, une petite criminalité focalisée par le deal de rue, mais l’article remet en cause la réduction des risques (le Cactus), la distribution de chanvre en magasin, la tolérance d’une prostitution à domicile (certes mal encadrée dans le canton de Berne). Beaucoup trop de media font encore et toujours l’amalgame entre consommateurs de chanvre et injecteurs d’héroïne, entre plaisirs tarifés et zones criminogènes, entre vie nocturne et violence urbaine.

Bienne est une des dernières villes de Suisse à maintenir le cap d’une politique sociale progressiste, efficace et humaniste. La ville attire inévitablement les exclus des autres cités, virés ou pas par la police. Une petite commune ne peut pas gérer les problèmes de tout un canton, de toute une région, de tout un pays. Le dérapage est inévitable, ce n’est pas une raison pour nier l’efficacité d’une régulation des phénomènes sociaux par rapport à la prohibition et à la répression. Ce faux procès sert les intérêts du crime organisé, des blanchisseurs et de l’industrie de la sécurité.

Plutôt que de gérer ces problèmes avec pragmatisme et humanisme, la tendance est au sarkosisme, beaucoup de bruit sans mesures efficaces. On mélange les problèmes, on élude les causes, on donne dans le sensationnel, les journalistes vendent du papier, la Suisse a peur, les Suisses réclament plus de fermeté, le pouvoir et les budgets de ceux qui crient au loup sont augmentés. Cette grosse manipulation fait fureur en Suisse, en France ou aux USA.

Dans cet exercice, Olivier Guéniat, chef de la sûreté de Neuchâtel, l’homme qui compare la dangerosité du chanvre avec celle de l’héroïne et prétend interdire la vente de produits chanvrés parfaitement légaux, dispute la palme de l’intransigeance de façade avec le procureur tessinois Antonio Perugini, l’initiateur de l’opération Indoor qui priva le Tessin d’un véritable boom économique sans résorber la consommation locale ou en l’Italie du Nord. Ambitionnent-ils une carrière politique nationale ou dans les instances internationales, avec avantages de fonction et salaire non-imposable ?

Il est de bon ton de donner largement la parole aux prédicateurs de malheurs et aux prêcheurs d’idées simplistes. Quelle régression dans le traitement médiatique des phénomènes sociaux, quel retour à l’obscurantisme, quelle perte de temps et de moyens. La plupart des régimes qui ont testé des solutions ultra- sécuritaires ont été renversés avant ou après une dictature plus ou moins soft. Certains nous vantent les mérites d’une période bénie d’avant 68, où la drogue n’existait pas, où les jeunes savaient se tenir, où les putes ne remplissaient pas des pages de journaux, où le prolétariat immigré était moins bronzé et plus peureux.

Si c’était si bien avant, pourquoi cette révolte planétaire ? Pourquoi ce désir de liberté, de dialogue, de changer la vie ? Comme avec l’Ancien Régime, il y a toujours des nostalgiques, des aigris, des déçus pour prôner la Restauration, le retour de la morale et le rétablissement du bagne ou de la peine de mort pour traiter la misère, les dissidents et les déviances. Depuis le 11 septembre, le monde occidental est complètement flippé, ces opportunistes de tous bords en profitent pour revenir sur le devant de la scène. L’intelligence et la raison doivent retrouver une place prépondérante dans le débat politique. L’humain a souvent peur de la liberté car elle implique des choix cornéliens et par conséquent des espoirs déçus, nous devons lutter contre la facilité du dirigisme.

La répression et la prohibition causent souvent plus de dommages que les comportements dont elles sont censées nous protéger. En Europe, la prohibition de l’inceste, du meurtre ou du port d’arme sont généralement bien acceptés. Ces comportements asociaux peuvent être correctement combattus, sous certaines conditions de traitements et de réinsertion, par le système répressif associé aux services sanitaires et sociaux. Sur la violence des bandes de jeunes, la prostitution et la consommation de drogues, le consensus social n’est pas le même. Il faut agir sur les causes et réduire les risques et les dommages, réguler les problèmes et non pas les nier en prétendant les combattre. Si on se contente de réprimer les effets, on disperse le phénomène dans l’underground, on marginalise encore plus, on brise le lien social indispensable. Voulons-nous un monde trop clean qui abrite ses inévitables vices derrières des sas de sécurité et des caméras de surveillance ? Vivrons-nous plus heureux sous contrôle biométrique ? Big Brother nous guette...

Laurent Appel

Date de parution vendredi 30 septembre 2005 02:00

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