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Les jeunes tirent la sonnette d’alarme : il y a trop de drogues dures qui circulent à Fribourg

2004/11/22 - La Liberté

Deux ans après la fermeture des magasins de chanvre il n’y a plus que des drogues dures sur le marché, un désastre !

"La fermeture des magasins de chanvre a poussé les consommateurs dans les bras des traficants qui tentent de refiler des drogues plus dures".

"J’étais mal dans ma peau, un médecin m’a donné des Benzodiazépines".

Trop de drogues dures, trop d’overdoses : des jeunes témoignent

Fribourg - C’est un cri du coeur, un appel au secours. Une dizaine de jeunes ont voulu témoigner après le décès, à quelques mois d’intervalle, de quatre de leurs copains des suites d’une overdose. Tous font le même constat : à Fribourg, on trouve tout ce qu’on veut dans la quantité qu’on veut. Ce que ne démentent pas les milieux de la prévention : il y a une explosion de tous les produits et le débat sur le cannabis occulte cette réalité.

Stéphane : "La métha est un produit dangereux. Il ne faut pas la donner à n’importe qui parce que sinon, on la retrouve sur le marché. Moi j’aimerai bien arrêter parce que la métha, c’est une prison. On doit être là pour aller chercher sa dose".
"L’héro qu’on trouve aujourd’hui, c’est de la merde. Ils la coupent avec n’importe quoi, même de la mort-aux-rats. Quand j’était petit, on me disait qu’il ne fallait pas y toucher, que c’était poison, et maintenant on se l’injecte !".

Bénédicte : "La fermeture des magasins de chanvre a poussé les consommateurs dans les bras des traficants qui tentent de refiler des drogues plus dures."
"Se droguer, c’est peut-être un choix. Mais c’est la responsabilité des adultes de montrer qu’il y a d’autres choix possibles".

Thierry : "Les médecins donnent trop facilement tranquillisants et somnifères. Par exemple, 10 comprimés de Dormicum, ça coûte, admettons 10 francs à la pharmacie. Mais c’est sous ordonnance. Alors ceux qui en ont une revendent un comprimé pour cinq francs".

Cécile : "J’ai peur pour les autres, pour cette fille que je vois à 14 ans avec un dix pack de bière à fumer des joints... Elle me dit qu’elle peut arrêter quand elle veut. Le problème, c’est qu’on dit tous ça."

Maureen : "Au début, le cannabis, je me disait que c’était une plante, donc que ça ne pouvait pas faire de mal. En plus ça détend, c’est cool, on fume en bande..."

Tristan : "J’ai tout essayé sauf le shoot à l’héro, ce qui n’a pas empêché un médecin de vouloir me donner de la métha."

VOIR UN COPAIN MOURIR D’UNE OVERDOSE
Ils étaient jeunes et ils sont morts. Quatre overdoses en peu de temps. Ceux qui les connaissaient crient aujourd’hui leur colère. Qui sera le prochain et que fait-on, nous, les adultes ?

Quatre morts à Fribourg, chaque fois à quelques mois d’intervalle. Des jeunes, des copains. Le début de chaque histoire se ressemble. Des joints le week-end parce que c’est cool, puis des joints tout le temps et des médics le week-end. Et puis tout le plus souvent possible. Vivre pour la défonce, en marge, en suspension. Pour ces quatre-là, ce n’était pas une parenthèse. Overdose ? Suicide ?
Bénédicte a vu son frère, Jimmy, s’enfoncer. Et ce qu’elle prédisait est arrivé : "Je savais qu’il allait y passer dans l’année et j’ai eu raison. Le problème, c’est que personne ne m’a écoutée. Lui, au début, c’était surtout l’alcool. Il a commencé à boire à 14 ans. Après, il a essayé les champignons et d’autres trucs, dont la coke. Puis, il s’est mis à l’héro et à la méthadone délivrée normalement sous contrôle médical mais qu’on retrouve en vente dans la rue".
Les professionnels de la prévention des toxicomanies s’inquiètent de constater une explosion de tous ces produits sur le marché de la drogue : il y a la cocaïne dont les prix ont dégringolé, tout comme l’héro dont la qualité a en plus baissé, les médics qui portent mal leur nom, les amphétamines qui changent chaque mois de couleur, le cannabis au taux de plus en plus élevé... le cocktail joue à la roulette russe.

A qui le tour ?
Et les jeunes tirent la sonnette d’alarme. Ceux qui ont été témoins de la chute d’un de leurs copains, de leur frère. Ils débordent de tristesse, de colère, de remords. Surtout, ils veulent parler, ou plutôt être entendus. "A Fribourg, tu trouves tout ce que tu veux dans la quantité que tu veux", admettent Bénédicte, Alex, Mitch, Maureen, Tina, Maude, Thierry, Stéphane, Cécile, Tristan*. Au dernier enterrement, mi-octobre, ils se demandaient qui allait être le suivant. "Je les connaissais tous et y’a d’autres copains qui me font du souci", lâche Tristan qui avoue avoir pris un truc la veille et n’a pas dormi de la nuit. "Mais je sais où j’en suis. Je gère ma consommation". Il est pourtant descendu aux enfers. "Je ne me suis jamais shooté, j’ai horreur de ça. Mon père, ça fait 28 ans qu’il se shoote alors il ne faut pas me parler d’aiguille. Par contre, j’ai tout essayé. Une période, j’étais à fond là-dedans. J’ai été hospitalisé une fois, mais deux semaines après, je recommençais. Puis je me suis dit que c’était par moi-même que je devais m’en sortir. Maintenant, j’ai un appart, je travaille, la semaine je ne sors pas. J’ai du caractère, mais ce qui me gave, c’est que ça va bien la semaine et soudain, ça vient, j’ai besoin d’un truc".

"On n’en parle plus"
Philippe Cotting, directeur du Release, centre d’accueil et de prévention**, et Joël Schneider, travailleur de rue, expliquent qu’il y a toujours eu une scène de la drogue à Fribourg. "Elle a été diabolisée à l’époque du Letten, à Zurich. Avec la distribution de méthadone sous contrôle médical, on en parle moins. On se dit que le consommateur est stabilisé, mais le problème humain de la consommation demeure et on n’en parle plus parce que la délinquance juvénile, la violence, la légalisation du cannabis sont devenues des thèmes politiques plus porteurs", s’alarment-ils.
Le Release constate qu’il y a différents groupes de consommateurs : les occasionnels qui veulent "s’éclater" dans un cadre festif, les jeunes à risques qui gèrent plus ou moins bien les produits qu’ils prennent régulièrement et enfin les dépendants. Une de ses missions consiste notamment à être attentif au basculement d’un jeune d’un groupe à l’autre.

"La boule au ventre"
Tristan dit qu’il est plus fort parce qu’il a des projets et un couple d’amis qui veille sur lui comme père et mère. Tina aussi a veillé sur Ben, son frère, avant qu’il ne meure. "J’ai vu qu’il se mettait en danger. J’avais la boule au ventre quand je ne savais pas où il était et ce qu’il faisait. J’imaginais qu’on venait m’annoncer sa mort et c’est ce qui est arrivé", raconte-t-elle. "Il a essayé de s’en sortir mais c’était trop dur pour lui. On avait une bonne complicité, on a passé du temps ensemble. Mais dès qu’il a recommencé à sortir seul, il a replongé et il n’y avait plus que ça qui comptait. Si je n’avais pas trouvé du travail, je ne l’aurais pas lâché".

Les dangers de la métha
Bénédicte avait pris de la distance avec son frère. "Il avait commencé à mentir, à voler. Même à moi, sa soeur, et comme en plus il me reprochait de ne rien faire pour l’aider, j’ai fini par couper les ponts. Sa mort ne m’a pas étonnée. Il en parlait tout le temps. Il aurait pu se couper les veines mais il a choisi d’y aller en douceur, avec la drogue".
Pour André Vienny, directeur de la Fondation du Tremplin qui s’occupe des personnes toxico-dépendantes, c’est moins l’héroïne qui pose problème, que la coke qui "speede", donne l’impression qu’on est fort, et la méthadone, qui augmente les risques d’accidents cardio-vasculaires et est prise par des personnes non suivies médicalement qui la rachètent dans la rue. "Ils sont sûrs de pouvoir contrôler leur consommation, mais ils se trompent sur ces deux produits. Ils pensent qu’on ne peut pas être dépendant de la coke et que la méthadone est un médicament. Et ils se les injectent".
Maude a traversé les montagnes russes avec Jimmy, dont elle a été la copine. "C’est devenu la catastrophe quand il a commencé à prendre de la coke. Il refusait qu’on l’aide et fréquentait des gens qui sont déjà morts à l’intérieur". Maude n’oubliera jamais le sourire de Jimmy qui la faisait craquer chaque fois et les nuits qu’elle passait à surveiller à ce qu’il ne dorme pas sur le dos "parce que s’il vomissait, il risquait d’étouffer", me disait-il. "Quand on se drogue, on se prend pour le roi du monde. Moi, cette expérience avec Jimmy m’a tout simplement rendue plus forte".
Bénédicte vit depuis des mois dans la colère. "Les psys et les éducateurs disent que le toxicomane doit d’abord vouloir s’en sortir pour qu’ils puissent l’aider. C’est clair que mon frère ne donnait pas l’impression de vouloir s’en sortir, mais ils l’ont laissé chuter. Après, j’ai essayé d’appeler ses médecins. Je voulais qu’ils m’expliquent. Je n’ai jamais pu les atteindre. Comment voulez-vous que je fasse mon deuil dans ces circonstances ? Sa mort, je l’accepte. Mais pas le fait que personne n’ait rien fait pour l’aider".
Tina, elle, ne comprend tout simplement pas le sens de l’expression "faire son deuil". "Quand on perd quelqu’un, la douleur est toujours là. On apprend juste à vivre avec un manque qui ne se comble jamais".

"Je n’arrive pas à arrêter"
Lendemain de fête. Stéphane se réveille en fin de matinée. Des copains débarquent et voient Ben dormir sur le canapé. Au bout d’un moment, ils se demandent s’il n’est pas "froid", comme ça, comme on demande quel temps il fait. "ça a été le plus gros choc de ces dernières années", dit Stéphane. Dans la zone depuis longtemps, celui qui dit aimer la liberté par-dessus tout en est privé pour quelques mois et plusieurs chefs d’inculpation. Il revient sur cette soirée. "Comme c’était les fêtes de fin d’année, on m’avait donné ma dose de méthadone pour plusieurs jours. Ben m’avait demandé une fois combien il en fallait pour mourir. Donc il savait et cette nuit-là, il a tout pris. Il y a toujours eu deux choses qui m’ont fait peur : que quelqu’un meure chez moi ou qu’il y ait un incendie". Avant de prendre la méthadone, Stéphane consommait jusqu’à cinq grammes d’héroïne par jour, soit vingt injections, trois cents francs. Pour l’argent, il se débrouillait entre la manche, la revente, les allocations sociales. "Je prends toujours des médics et j’ai besoin de me faire une injection pour dormir. C’est le geste de me piquer qui compte. Mais ce que je prends maintenant, c’est rien par rapport à avant". Stéphane décrit sa journée type avant la prison. "Le matin, j’allais chercher ma métha. On me la donnait en gélule pour que je ne me l’injecte pas mais je l’échangeais dans la rue contre une dose liquide. Après, j’allais lire les journaux et commençais à prendre médic sur médic. En ville, tous les 30 mètres, quelqu’un en propose ou en demande. Quand c’est un jeune de 16 ans, ça ne va pas et je lui dit : regarde ce que je suis devenu. J’ai essayé de quitter la ville, mais c’était encore pire. Mes amis sont ici, même si maintenant, y en a pas mal qui sont morts. Chaque fois, je me dis que ça pourrait être moi mais je n’arrive pas à me mettre dans la tête qu’il faut arrêter".
2004, c’est pas une année à marquer d’une bonne pierre, poursuit Stéphane. Quand je vais sortir de là, je vais retrouver la même vie qu’avant. Je veux essayer de me péter un peu moins. Mais sinon, je veux rester en ville. Dans un appart ou un squat. Je ne vais pas me mentir en disant que je vais changer de vie. Le déclic, ce sera d’avoir un enfant. Mon délire, c’est d’imaginer que j’en ai trois avec des prénoms en trois lettres : Léa, Zoé et Téo.

"Il faut aller repêcher ces gens"
Il y a quelques années, Cécile était au fond du trou. A cause de la coke. "J’ai réussi à décrocher grâce à un pote qui m’a fait faire un sevrage. Il m’a dit soit tu arrêtes, soit tu m’oublies. Je suis restée deux semaines chez lui. C’était l’enfer mais sans lui, sans mes amis qui ne sont pas de ce milieu, je ne sais pas ce que je serais devenue". Cécile a commencé par des joints, puis de l’ecsta et enfin la coke. "C’est la plus grosse connerie de ma vie même si je ne pense pas avoir été trop accro. A l’école, je faisais acte de présence. Personne n’a rien vu. J’avais honte et je m’arrangeais pour que ça ne se remarque pas".
Je ne me sens pas fragile par rapport à la drogue. Après ce que j’ai vécu, c’est fini. J’ai toujours eu beaucoup de caractère et j’en ai encore plus maintenant. Quand quelqu’un vient vers moi pour me proposer un truc, j’ai plutôt envie de lui coller un pain dans la gueule. Amie de Pascal, Cécile n’accepte pas sa mort parce qu’elle a l’impression qu’elle n’a pas été assez proche de lui quand il fallait. "Il avait fait la promesse qu’il allait arrêter. Quand j’ai décroché, je ne voulais plus le voir dans ce milieu".
Cécile en veut aux politiciens qui fustigent le cannabis et oublient que ce sont les drogues dures qui tuent. "Si on est dans le milieu, l’héro, la coke, c’est aussi facile à trouver que le cannabis. Moi j’ai pu m’en sortir mais les autres, il faut les aider. Si on ne les protège pas, autant leur dire directement d’aller vivre dans un cimetière".
Comment les aider ? "Il faut suivre les gens de plus près, être toujours là, tout le temps, ne pas les lâcher une seconde". C’est pour cette raison que Cécile voulait témoigner : "J’ai envie de faire réagir les gens. Qu’on arrête de penser que les toxicos sont des déchets, des paumés, des marginaux. Ce sont des dépendants comme on peut l’être d’autre chose. D’accord au départ c’était leur choix, mais ils ne voulaient peut-être pas aller aussi loin. Au lieu de faire des monstres débats sur le cannabis, il faut aller repêcher ceux qui sont dedans. Ce ne sont pas des gens à part. A Berne, je n’ai jamais entendu un politicien dire qu’il fallait aider les toxicos. Ils feraient mieux de faire attention aux drogues qui tuent plutôt qu’aux portables qui pourraient éventuellement provoquer le cancer".

"J’en veux au médecin"
Thierry connaissait Ben. "Ça ne m’était pas venu à l’idée qu’il pouvait mourir. Quand vous êtes dans ce milieu, vous êtes dans le même délire". Son problème à lui : les médics. "J’étais mal dans ma peau depuis longtemps, à l’école je me sentais rejeté et je ne m’acceptais pas moi-même. Passé l’adolescence, je sentais que je déprimais et je suis allé voir un médecin. Il m’a donné des Benzodiazépines, des tranquillisants. Au début, j’allais mieux. Mais à la longue, il y a eu une accoutumance. J’en veux à ce médecin de m’avoir donné ces médicaments comme ça. Il aurait pu prévoir qu’avec l’alcool et l’herbe que je prenais déjà, j’en arriverais là.
Jamais j’aurais imaginé sombrer comme ça. Il n’y avait que ma consommation qui comptait. J’ai fini plusieurs fois à l’hôpital. Sur le moment, je me remettais en question mais juste après, le premier souci, c’était de reprendre un truc. Un jour par exemple, j’étais chez moi, je pleurais, j’allais mal et je n’avais plus de médicaments. J’ai appelé mon médecin et il m’a directement prescrit une boîte de 50 comprimés".
Les médics, ça peut aider mais j’ai envie de dire, faites gaffe, peut-être que vous pouvez vous en passer. Si vous n’êtes pas bien, c’est aussi dans la tête qu’il faut aller chercher. Mon médecin ne m’a jamais parlé de suivre une thérapie. A la fin, j’ai fini à l’hôpital psychiatrique. ça m’a fait un bien terrible. J’ai pu réfléchir. En sortant, j’étais loin d’être guéri, j’avais peur du monde extérieur, je n’étais pas à l’aise. Mais maintenant au moins, je suis suivi. Et ça va. Enfin, c’est surmontable. J’ai fait tout un travail sur moi-même et si j’ai une angoisse, j’essaie de la gérer, d’aller plus loin que ça. Il y a toujours une certaine fragilité mais mon expérience m’a rendu plus fort.
Thierry a aujourd’hui plus peur pour les autres que pour lui-même. "Ces décès, ça me fout la trouille car je vois d’autres jeunes se dégrader. J’ai peur de perdre un autre ami. Un est mort, un autre est en train de s’enfoncer... Encore et encore et encore. Il faut que ça stoppe là. J’ai discuté avec un jeune de 15 ans qui m’a avoué qu’il prenait des médics. J’ai essayé de le raisonner : s’il commence à cet âge, dans quel état sera-t-il à 20 ans ? Je ne voulais pas lui faire la morale mais lui parler des risques. J’ai vu qu’il s’en foutait".

"Je ne vivais pas vraiment"
A l’époque du CO, Maureen est sortie avec Ben. "Il m’a appris à jouer de la guitare. Mais je n’étais pas assez mature pour le comprendre. On s’est séparés. Quand je l’ai revu plus tard, il vivait dans un squat. Je sentais que ça ne se passait pas bien du tout. Il essayait de reprendre contact avec moi, il m’écrivait en me disant qu’il voulait arrêter. Il était speed, moins enjoué, parano, sur la défensive, inquiet. Sa seule préoccupation c’était de se péter la tronche. S’il avait eu les bonnes personnes autour de lui, il s’en serait tiré. Des conneries, on en fait tous mais lui, il n’a pas su s’arrêter. Il vivait tout à la puissance mille. A la morgue, je regardais son visage. Il avait l’air serein, comme s’il nous disait : "Faites gaffe". ça m’a rassurée de le voir comme ça".
L’important, pour Maureen, ce n’est pas d’accuser ou de chercher des responsables, mais de comprendre et de s’intéresser à ce qui fait qu’on commence à prendre de la drogue et qu’on reste croché. Elle-même a fait ce voyage dans la défonce, à coup de joints, d’alcool et de médics. Elle a essayé une première fois d’arrêter, radicalement. "Mais c’était trop dur. Je faisais de l’anorexie, je n’avais plus mes règles, je piquais des crises d’angoisse, je ne dormais plus. En fait je continuais à m’autodétruire. J’ai replongé. La mort de Ben m’a aidé à arrêter définitivement. J’ai dû couper les ponts avec les autres, sinon ça ne marche pas. Je les regardais et je ne comprenais plus comment ils pouvaient rire comme ça. Pour s’en sortir, faut franchir plein d’obstacles, mais soudain, c’est bon".
Maureen dit qu’elle revit. "Je m’émerveille tous les jours de ce que la vie m’apporte. Je suis contente, j’ai pleins d’occupations. Je me rends compte qu’avant, je ne vivais pas vraiment alors que j’avais l’impression que les trucs que je prenais me faisaient vivre. Qu’on fasse des expériences, c’est la vie, mais c’est pas une vie si ça dure. Je veux que les jeunes lisent ça et que ça leur fasse tilt. Aux parents aussi. Quand Ben est mort, je me suis dit merde. Je l’avais vu quelques jours avant, il voulait prendre un appart, faire vraiment de la musique. Aujourd’hui, je sais qu’on ne peut pas tout contrôler, que ça se passe parfois malgré nous. La seule personne qui pouvait faire quelque chose pour lui, c’était lui".

"La moins mauvaise solution"
Traitement - Il y a actuellement près de 700 héroïnomanes dans le canton de Fribourg. Ce chiffre est basé sur une extrapolation des statistiques nationales et paraît correspondre à la réalité pour le médecin cantonal Georges Demierre. Parmi eux, l’an dernier, un peu moins de 500 personnes suivaient un traitement de substitution à la méthadone, 272 personnes auprès de l’Unité spécialisée en toxicomanie à Fribourg, 28 auprès du Centre psycho-social à Bulle et 193 auprès d’un médecin privé.
La méthadone ne va pas sans poser des problèmes. Certains patients revendent leur dose - ou une partie - sur le marché. Injectée, consommée par de tierces personnes, ajoutée à d’autres substances, la méthadone peut aussi tuer. Faut-il dès lors remettre en question ce traitement ? Pour Claude Uehlinger, responsable de l’UST, chaque décès est une remise en question. Mais il défend la méthadone.
Dr Claude Uehlinger : - On n’a pas d’arguments pour remettre en cause la méthadone. Actuellement, c’est la moins mauvaise solution. Elle permet de stabiliser la situation sociale, sanitaire, physique et psychique du patient qui peut dès lors retrouver une occupation et sortir de la délinquance. Mais il ne faut pas se voiler la face. On sait qu’une partie des doses délivrées se retrouve sur le marché.

Ne faites-vous rien pour l’éviter ?
- Durant les trois premiers mois du traitement, le patient vient prendre sa dose tous les jours au centre. Ensuite, si nous constatons une certaine stabilisation de sa situation, on devient plus souple. Il faut dire que la plupart de nos patients vont mieux et qu’il n’y a donc pas de raisons de les soumettre à cette visite quotidienne qui peut être contraignante notamment dans le cas d’une personne qui a retrouvé du travail. Mais dès qu’on apprend qu’un patient revend ses doses, on reprend le rythme quotidien. La dispersion de la marchandise est minime. Faut-il pénaliser tout le monde pour réduire ce risque ? Il y a encore d’autres stratégies à essayer. Pour réduire l’attractivité de la méthadone, on la délivre par exemple de plus en plus sous forme de gélule, moins facilement injectable.

Les jeunes disent pouvoir trouver tout ce qu’ils veulent dans la rue, dont des médicaments délivrés sous ordonnance. ça ne vous effraie pas ?
- Nombre de nos patients sont confrontés à des troubles du sommeil. D’autres souffrent d’un état dépressif ou anxieux. Il est donc normal de traiter également ces maux. La majorité fait un bon usage de ses médicaments. Ce n’est qu’une minorité qui revend ce qui lui est prescrit pour acheter d’autres substances comme la cocaïne ou l’héroïne. Encore une fois, doit-on punir tout le monde...

Méthadone, tranquillisants, antidépresseurs... Vos patients passent d’une dépendance à l’autre...
- Oui, la méthadone maintient la personne dans une dépendance pharmacologique mais dans la balance, il n’y a pas photo, les avantages l’emportent. La dépendance à de nouveaux produits, c’est le point noir, mais c’est le moindre mal.

Plus question de proposer un programme d’abstinence ?
- On est toujours prêt à aider quelqu’un qui veut arrêter complètement en lui proposant un sevrage. Mais c’est très dur. Il faut souvent plusieurs échecs avant d’y arriver. La personne doit être très motivée.

Magalie Goumaz
* tous les prénoms sont fictifs
**Le Release propose également un forum sur ce thème : www.release.ch
Article modifié le vendredi 21 janvier 2005 21:37, Date de parution mardi 23 novembre 2004 00:00

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