Tout ce qui se fume n’est pas chanvre
La polyconsommation de drogues progresse constamment dans la majorité des pays occidentaux. En Suisse, ce phénomène est d’autant plus alarmant qu’une nouvelle génération de consommateurs de cannabis, jusqu’alors habituée aux magasins du chanvre, se retrouve confrontée au marché noir et à ses dealers multiproduits. Dans les rares régions moins pourvues en revendeurs, la jeunesse abuse de l’alcool et détourne les médicaments, ce qui provoque des conséquences socio-sanitaires aussi problématiques que les produits illicites. Compte tenu de la baisse des prix, de l’augmentation de la qualité et des nouveaux modes de consommation, il est urgent de réformer notre politique des drogues légales ou non.
Différents groupes à risques
Les plus exposés sont ceux qui avaient substitué une consommation abusive d’alcool, de benzodiazépines, de tabac, de cocaïne ou d’héroïne par un usage plus ou moins modéré de chanvre. En rupture d’un approvisionnement régulier, beaucoup n’ont pas les ressources pour se tourner vers l’autoproduction. Confrontés aux tentations du marché noir ou de produits légaux, ils retournent souvent à leurs anciennes manies largement plus destructrices que le cannabis. La qualité de vie de milliers de Suisses s’est considérablement dégradée depuis la vague de répression.
Les patients qui bénéficient des vertus thérapeutiques du chanvre sont terrorisés. Ils craignent de ne plus trouver de chanvriers pour fournir cette plante indispensable au traitement des symptômes de leurs maladies. La science reconnaît de nombreuses utilités mais la médecine traditionnelle et la pharmacie refusent de prescrire et de délivrer. Ils sont aussi jetés dans la rue au mépris de leur santé et de la morale.
Les jeunes ne connaissaient que le marché gris, quasi-officiel. Ils n’ont aucune pratique, aucun bon réflexe face aux éternelles combines des dealers de rue. Beaucoup vont s’organiser en filières d’usagers/partageurs. Les plus téméraires vont aller s’approvisionner pour le groupe dans les grandes métropoles suisses (Zurich, Berne...) ou internationales (Amsterdam, Barcelone...) chez des grossistes qui leurs proposeront bien vite d’autres substances pour amortir le voyage. De nombreux cercles de fumeurs seront ainsi contaminés.
Les pauvres, les clandestins, les requérants d’asile et toutes les minorités seront logiquement attirés par le trafic. Ils constitueront un réservoir inépuisable pour les intouchables gros bonnets. Cet argent noir s’évadera par notre blanchisserie vers des pays en détresse mais aussi sur les comptes des mafias, des marchands d’armes, des dictateurs et des terroristes.
Des produits qui se fument
Pour stopper la propagation des virus chez les injecteurs de drogues, la Réduction des Risques (RDR) a incité ces usagers à fumer les substances. Cette pratique se répand rapidement avec l’apparition de sulfate de cocaïne (crack, free base, basuco) et de métamphétamine (yaba, pervitine, speed) assez purs pour que les usagers soient satisfaits de ces fumées. L’explosion de la production d’opium en Afghanistan fait craindre l’arrivée de latex (forme brute), de smack (déchets de fabrication) ou d’une brown (poudre) pour fumer. On peut raisonnablement penser que les narcotrafiquants adaptent ainsi leur marketing à la peur de la seringue ou de la paille, symboles mortifères des années 80/90 pour la jeune génération.
Cette absence de crainte dans ce qui se fume est un effet secondaire de la propagande anti-cannabis. A force de raconter n’importe quoi sur les effets du chanvre, plus personne ne croit les messages de prévention sur les autres drogues. Puisque les informations sur la fumette sont bidons, pourquoi pas essayer de fumer du speed ou de l’héro, juste pour voir ? Cela ne peut pas être pire que papa fin rond et bourré de cachetons qui cogne sur toute la maison. Sauf que c’est légal ou pas dénoncé ! Cette hypocrisie a fait sauter bien des barrières morales.
Il existe une injustice flagrante dans le traitement légal et social des usagers de drogues, selon qu’ils acceptent ou pas de consommer les produits sélectionnés par l’Etat et les industries. En réaction à cet ostracisme, nombreux sont ceux qui se tournent vers les plaisirs illicites. Il faut rétablir les usagers dans leur citoyenneté, leur donner des droits et des devoirs, offrir des alternatives réglementées et des produits de substitutions efficaces et peu coûteux. Sinon, ce phénomène prendra une ampleur incontrôlable, nous vivrons dans un Etat policier, proche de la guerre civile que subissent de nombreux pays.
Recréer un marché séparé pour le chanvre récréatif
Les hygiénistes, les moralistes et les opportunistes qui ont torpillé la réforme de la Lstup affirmaient que les magasins étaient responsables de la hausse de la consommation. Ils fabulaient sur l’ivresse cannabique qui rendrait asocial, schizophrène ou dépressif et qui inciterait à tester d’autres substances plus problématiques. Ils prétendaient que la prohibition et la répression protégeraient mieux notre société que la réglementation et la réduction des risques et des nuisances. Ces pères la pudeur nous mènent dans le mur. Les chiffres, les spécialistes et même le rapport adopté par le Parlement européen plaident pour une politique des super quatre piliers, avec une extension des expériences locales de régulation du marché du cannabis et de distribution contrôlée de produits de substitution.
Il est urgent de recréer un marché séparé du chanvre récréatif, il est urgent de renouer le dialogue social et sanitaire avec notre jeunesse, il est urgent de redonner confiance dans les institutions. La politique de l’autruche consiste à renvoyer le problème en commission d’enquête jusqu’en 2008, puis en commission législative jusqu’en 2011 et enfin terminer le débat parlementaire et les éventuelles votations en 2015 pour une application en 2016. La vraie politique consiste à établir un cadre strict de tolérance de la production, de la distribution et de la consommation de cannabis. Ce système devra financer et promouvoir un dispositif performant de réductions des risques et des nuisances liées à la consommation de stupéfiants, de tous les stupéfiants.
Enfin, j’incite vivement les polyconsommateurs, surtout ceux qui songent à tester de nouveaux produit, à s’informer dans les ouvrages sérieux ou auprès des associations de santé communautaires ou d’auto support des usagers de drogues. Dans la mesure du possible, faîtes tester les produits et surtout commencez avec une dose minimale, moins de la moitié de ce que prendrais un usager expérimenté. Et surtout n’y revenez pas trop vite, même sous la pression du groupe. Il ne faut jamais faire comme les copains mais plutôt chercher sa propre satisfaction à moindre risque. Savoir dire non, plutôt que subir un bad trip ou faire un usage passionnel qui peut avoir des conséquences pour le reste de sa vie. Le chanvre n’est pas une substance anodine mais il perturbe moins le corps et la raison que la grande majorité des autres drogues. On ne doit pas consommer d’autres substances avec autant de désinvolture qu’un joint. Là, ce n’est pas un spot du gouvernement qui vous ment mais un conseil avisé.
Laurent Appel










