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Trois soldats américains de la guerre à la drogue réclament l’armistice

En complément de son article "La guerre à la drogue perd ses bons petits soldats" paru dans le quotidien français Libération, le journaliste Arnaud Aubron a interviewé trois honorables citoyens impliqués dans cette problématique et qui ne partage pas les convictions de Bush. Tous les nord-américains ne sont pas d’horribles prohibitionnistes fanatiques. Morceaux choisis.

Richard Watkins travaille à la direction de "Holiday Unit", (Unité vacances - sic -) une prison d’Etat à Huntsville (dont 7.000 de 25.000 habitants travaillent pour le système carcéral) au Texas.

Le Canadien John A. Gayder est actuellement officier de la Niagara Parks police à Niagara Falls (Ontario).

Jim P. Gray est juge dans le comté d’Orange (Californie). Il a été candidat malheureux au Sénat des Etats-Unis le 2 novembre.

Pourquoi l’Amérique est-elle si attachée à sa guerre à la drogue ?

R. Watkins : Cette nation a été programmée. Elle ne réagit qu’émotionnellement. Nixon était un criminel. Il n’a lancé sa "guerre à la drogue", en 1968, que pour jouer sur l’émotion des gens. Cette guerre est une plaisanterie, ce n’est pas réaliste. Comment peut-on espérer empêcher les gens de produire de la coca quand on sait ce qu’ils peuvent en tirer ? Mais les Américains n’ont aucune idée de ce que sont les vrais problèmes de leur pays. Prenez le film de Michael Moore, "Fahrenheit 9/11", tout ce qu’il dit est vrai mais les gens n’en ont aucune idée. La vérité ne touche pas cette nation.

J Gayder : Les Américains peuvent, avec raison, prétendre ne jamais avoir perdu de guerre. Aucun maire, député, sénateur ou Président ne veut donc être celui qui aura "perdu" la guerre à la drogue. La terminologie est importante. Dans les livres d’histoire, à propos de la fin de la prohibition de l’alcool en 1933, on ne dit pas que l’Amérique aurait perdu sa "guerre à l’alcool" mais qu’elle a abandonné "une noble expérience". Malheureusement, quand le président Nixon a forgé le terme "guerre à la drogue" (en 1968, ndlr), il a lié à jamais le dossier drogues à la guerre et à ce que l’on peut en attendre : propagande, suspension temporaire des libertés publiques, capture d’ennemis, décompte des morts, tonnes saisies, batailles, braves soldats et, enfin, victoire.

J. Gray : Les Américains voient dans l’abus de drogues un "test de moralité". Si les gens ratent ce test, nous les mettons en prison. Les Européens, et de plus en plus les Canadiens, sont plus sophistiqués dans leur approche. Ils réalisent que nous avons à faire à des questions médicales. Pourquoi alors devrions-nous rendre ces pratiques clandestines ? De plus, si l’on considère la disponibilité actuelle des drogues illicites (nous ne pouvons même pas les empêcher de rentrer dans nos prisons, alors comment pouvons-nous raisonnablement espérer les bannir de nos rues, de nos villes et villages ?), elles font beaucoup plus de mal en restant clandestines. Résultat, les pays européens considèrent de plus en plus les problèmes d’usage de drogues comme une question médicale et se concentrent sur la responsabilité individuelle : si quelqu’un conduit une voiture sous l’influence d’une drogue illicite, c’est un problème judiciaire parce que cette action affecte la sécurité des autres.

Qui profite de la guerre à la drogue ?

J. Gayder : A la fois les chats et les souris. Contrairement à ce que l’on pense généralement, les guerres ne créent pas de richesses. Elles ne font que rediriger la richesse vers les industries impliquées dans le conflit. Pour la guerre à la drogue, il s’agirait de ceux qui produisent et vendent les narcotiques et des agences gouvernementales qui les combattent. Fabriquer et distribuer des substances illégales est risqué, les gens qui s’en chargent réclament donc des salaires élevés. Les pourchasser est également risqué, ce qui réclame des salaires encore plus élevés, beaucoup de main-d’oeuvre et des moyens techniques sophistiqués. Pour financer tout cela, la police demande - et obtient généralement - des budgets toujours plus importants.

J. Gray : Lors de ma récente campagne pour le Sénat, on m’a souvent posé cette question. Les bénéficiaires sont pour moi au nombre de cinq.

- 1) Les gros trafiquants qui tirent chaque année des milliards de dollars de ce commerce, et ce hors taxe.
- 2) Les employés du gouvernement qui sont payés grâce à nos impôts pour combattre ces trafiquants.
- 3) Les politiciens qui sont élus et réélus grâce à un discours musclé sur les drogues - pas intelligent, musclé.
- 4) Les employés du secteur privé qui profitent de la hausse de la criminalité, comme ceux qui construisent les prisons et y travaillent ou ceux qui fabriquent ou vendent des systèmes d’alarme.
- 5) Les terroristes du monde entier, puisqu’ils se financent presque tous grâce au trafic de drogues. Ce qui fait de la prohibition des drogues la poule aux oeufs d’or du terrorisme.

L’intégrale des interviews sur www.liberation.fr et l’analyse d’Arnaud Aubron.

Article modifié le jeudi 16 décembre 2004 15:20, Date de parution samedi 11 décembre 2004 23:01

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